À travers son nouvel ouvrage KIONGOZI – Le Réveil de l’Éléphant, l’auteur et socio-anthropologue Bell’Aube Houinato propose une réflexion sur les fondements d’un leadership africain enraciné dans les réalités culturelles du continent. Dans cet entretien accordé à L’Emblème du Jour, il revient sur les défis qui freinent l’émergence d’une pensée africaine autonome, les valeurs qu’il estime indispensables pour bâtir les dirigeants de demain et les changements qu’il appelle de ses vœux dans les institutions africaines.
L’Emblème du Jour : Dans votre ouvrage, vous invitez les Africains à se réapproprier leur souveraineté intellectuelle. Quels sont, selon vous, les principaux obstacles qui empêchent aujourd’hui l’émergence d’un leadership véritablement ancré dans les réalités africaines ?
Bell’Aube Houinato : Cette invitation n’est pas nouvelle. De nombreuses personnalités africaines ont déjà lancé cet appel avant moi. La véritable question est de comprendre pourquoi nous avons encore du mal à y répondre collectivement.
Le premier défi reste l’éducation, au sens large. Au-delà de l’école, c’est la transmission de notre culture, de nos valeurs et de notre histoire qui est en jeu. Nous ne pouvons espérer un développement durable si nos ambitions économiques et technologiques demeurent déconnectées de notre identité.
J’identifie plusieurs catégories de freins. D’abord, les obstacles épistémiques avec des systèmes éducatifs encore largement hérités de la colonisation, où les savoirs africains demeurent marginalisés. Les langues africaines sont également insuffisamment valorisées, créant une fracture entre les élites et les populations.
À cela s’ajoutent les obstacles économiques. La recherche africaine dépend fortement de financements extérieurs, tandis que les investissements nationaux dans la recherche restent insuffisants. Les chercheurs disposent de peu de moyens pour produire une pensée véritablement indépendante.
Il existe également des difficultés politiques et institutionnelles. Dans plusieurs pays africains, la liberté académique demeure fragile, même si le Bénin offre, selon moi, un environnement relativement plus ouvert. La fuite des cerveaux constitue aussi une perte considérable pour le continent.
Enfin, subsistent des blocages psychologiques. Nous continuons souvent à considérer que l’expertise étrangère est supérieure à celle produite localement. Beaucoup de dirigeants, formés exclusivement selon des standards extérieurs, proposent des solutions parfois éloignées des réalités africaines. C’est précisément ce décalage que j’illustre à travers le personnage de Gbadu dans KIONGOZI.
L’Emblème du Jour : À travers le personnage de Gbadu, vous proposez une alternative aux modèles de management importés. Quelles valeurs africaines vous paraissent essentielles pour construire le leadership de demain ?
Bell’Aube Houinato : L’Afrique dispose d’un patrimoine philosophique exceptionnel capable d’inspirer des modèles modernes de gouvernance. Il ne s’agit pas de rejeter les apports extérieurs, mais de construire notre développement à partir de nos propres fondations.
Dans KIONGOZI, nous avons identifié dix qualités fondamentales du leadership africain. Parmi elles figure le Jom, concept issu de la culture wolof qui symbolise la dignité, l’honneur et l’intégrité.
Le Jom invite chacun à préserver son estime de soi, à rester fidèle à ses principes et à refuser toute compromission morale. C’est une véritable boussole éthique. Pour moi, ces valeurs peuvent contribuer efficacement à prévenir la corruption, renforcer la transparence et améliorer la gouvernance publique.
La véritable question est désormais de savoir si les institutions africaines sont prêtes à intégrer officiellement ces références culturelles dans leurs normes de gestion et de gouvernance.
L’Emblème du Jour : Quel impact souhaitez-vous que votre livre produise auprès des jeunes leaders, des entrepreneurs et des décideurs africains ?
Bell’Aube Houinato : Mon ambition est de contribuer à l’émergence d’une génération de dirigeants capables de reprendre en main leur destin intellectuel et stratégique.
J’espère que les lecteurs comprendront que chacun peut agir à son niveau pour participer au développement du continent. Le leadership commence par la responsabilité individuelle.
Je souhaite également les encourager à incarner concrètement des valeurs telles que la dignité, la résilience, l’intégrité et la maîtrise de soi, tout en développant des solutions adaptées aux réalités africaines plutôt que de reproduire systématiquement des modèles extérieurs.
Enfin, j’appelle à une mobilisation des intelligences collectives afin de conduire les réformes indispensables au développement du continent.
L’Emblème du Jour : Vous plaidez pour une réappropriation de la souveraineté intellectuelle africaine. Comment cette ambition peut-elle se traduire concrètement dans les entreprises et les institutions ?
Bell’Aube Houinato : Cela suppose d’abord une véritable valorisation de l’expertise locale. Les entreprises et les administrations doivent davantage faire confiance aux compétences africaines, qu’elles soient sur le continent ou au sein de la diaspora.
Ensuite, nos institutions gagneraient à intégrer des valeurs africaines dans leurs codes d’éthique et leurs mécanismes de gouvernance afin de donner davantage de sens aux principes de transparence et de responsabilité.
Il est également indispensable d’investir davantage dans une recherche pensée par et pour l’Afrique, afin de développer des solutions adaptées à nos réalités économiques, sociales et culturelles.
Enfin, la promotion progressive des langues africaines dans la communication, la formation et certains processus administratifs permettrait de rapprocher les institutions des populations et de mieux mobiliser l’intelligence collective.
L’Emblème du Jour : Si vous deviez résumer en une seule idée le leadership africain authentique que vous défendez dans KIONGOZI – Le Réveil de l’Éléphant, quel en serait le principe fondamental ?
Bell’Aube Houinato : Je le résumerais par un principe simple : l’alignement entre l’identité du leader et le destin collectif de l’Afrique.
Aucun succès individuel ne peut être considéré comme un véritable leadership s’il ne contribue pas au progrès de la communauté et du continent.
Le Kiongozi est celui qui puise dans les valeurs africaines pour transformer son influence quotidienne en moteur de développement collectif. Le développement par imitation a montré ses limites. L’Afrique doit désormais construire son avenir à partir de sa propre histoire, de sa culture et de ses ressources humaines.
C’est à cette condition que notre continent pourra pleinement écrire son propre destin et prendre toute sa place dans le monde.
Propos recueillis par Fernandez SOWANOU
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